Dès le départ, le Brexit a été un mélange de folie des grandeurs nostalgique, dissimulations et vérités mensongères. Une grande partie des objectifs est une illusion. Avant chaque vote sur son plan, la première ministre May a tenté d'effrayer les parlementaires « Leavers » en affirmant que si son accord ne passait pas, la Grande-Bretagne risquait de rester en Europe, ce qui ne serait pas une bonne chose pour les Britanniques. La plupart des rêves que ceux-ci caressaient après le résultat du Brexit en juin 2016 se sont évaporés entretemps. Rappelons les cinq principaux.
- « Nous envoyons chaque semaine 350 millions de livres à l'Europe, alors qu'ils nous permettraient de financer nos propres soins de santé nationaux », pouvait-on lire sur le bus rouge de campagne du camp des 'Vote Leave'. La facture de 350 millions était un mensonge, car elle ne tenait aucun compte des subsides reversés par l'Union européenne à l'agriculture et à d'autres secteurs. En outre, il apparaît aujourd'hui que la facture des Britanniques risque d'exploser. En cas d'accord, les Britanniques devront encore contribuer pendant au moins deux ans au budget européen. À cela s'ajoute le coût du règlement financier, estimé à 35 à 39 milliards de livres.Si l'accord final repose sur un simple accord commercial dans le cadre duquel le secteur financier britannique perd son accès au marché européen, les pouvoirs publics évaluent l'impact négatif sur les finances publiques à 60 milliards de livres annuellement, soit 3 % du revenu national. Le fait de quitter le marché unique européen implique de lourdes conséquences financières.
- « L'économie britannique ne se portera certainement pas moins bien si le Royaume-Uni retrouve son indépendance. » Jusqu'à fin novembre 2018, les pouvoirs publics britanniques attendaient la publication d'une évaluation officielle du coût des différentes options de Brexit. Les évaluations d'autres sources neutres ont été rejetées, ou ridiculisées. En fin de compte, le gouvernement britannique a bien dû reconnaître que, quel que soit le scénario de Brexit, la situation serait pire qu'un statu quo. Pratiquement toutes les évaluations économiques de groupes de réflexion, d'instances officielles ou d'universités misent sur un impact négatif à long terme de -0,5 % à -10 %, en fonction de l'accord obtenu. Seuls les « Economists for Free Trade » voient un impact positif de 2 à 4 pour cent. Mais leur point de départ est absurde, selon les spécialistes.
Les Britanniques ne connaîtront pas seulement une plus mauvaise situation économique dans le futur. Depuis la publication du résultat du vote sur le Brexit en juin 2016, l'économie britannique a déjà pris des coups. Fin 2017, le journal économique Financial Times a évalué la perte de production par rapport à un statu quo sur base de 14 paramètres. Elle correspondait à un montant de 18 milliards de livres, soit 340 millions par semaine. En outre, le fort recul de la livre a fait partir à la hausse le coût des produits importés. Breinlich et al. ont évalué que, pour les familles Britanniques, cela représente un supplément de 404 livres à débourser par an pour acheter la même quantité de biens. En cas de Brexit dur et d'un nouveau recul de la livre, les dégâts pourraient être bien pires.

- « La liberté de conclure nos propres accords commerciaux », voilà le mantra que les 'leavers' n'ont cessé de répéter (et qui a torpillé l'accord de May). Les nouveaux accords commerciaux compenseront le recul des exportations vers l'Union européenne. Les pays européens prennent à leur compte 50 % de l'ensemble du commerce britannique. En cas de sortie de l'Union européenne, 70 autres accords commerciaux expirent, avec des pays qui comptaient pour 14 à 15 % du commerce de marchandises britanniques. Seul une dizaine pourra être renouvelé avant la date fatidique du 29 mars.
Il est vrai qu'auparavant, Donald Trump avait promis aux Britanniques « un accord bilatéral commercial rapide et énorme ». Il avait également promis d'interdire l'accès des États-Unis à tous les musulmans et de faire payer les Mexicains pour la construction de son mur. Et même si un tel accord devait être conclu, les avantages en seraient limités : à long terme, un accord commercial avec les États-Unis apporterait une augmentation de 0,2 points de pourcentage. Tout autre accord avec une puissance économique importante ajouterait 0,1 point de pourcentage. L'effet est réduit parce que les tarifs sont déjà très faibles dans la plupart des secteurs et que les accords commerciaux ne suppriment pas les principaux obstacles au commerce, à savoir les barrières non tarifaires.
- « Fini avec les règlements excessifs de l'Union européenne ! » C'est exact. Une fois sortis de l'Union européenne, les Britanniques pourront édicter leurs propres règlements. Mais ce sera également la fin du commerce sans barrière avec tous les pays européens que les règles européennes ont permis au sein du marché unique. À la place, les entreprises britanniques qui souhaiteront exporter vers les pays européens devront demander des licences d'exportation, adapter l'étiquetage, certifier les produits, suivre des règlescomplexes sur l’origine, etc. Les barrières non tarifaires imposeront aux entreprises britanniques des coûts supplémentaires importants et généreront une énorme perte de temps.
- « Nous reprenons le contrôle » est un autre de ces mirages. Une fois sortis de l'union douanière et du marché unique, les Britanniques pourront conclure leurs propres accords commerciaux. Mais s'ils veulent exporter vers l'Union européenne, leur plus grand marché d'exportation, ils devront se conformer aux règles de l'Union européenne, sans quoi leurs biens n'entreront pas en Europe. Le Royaume-Uni devra se plier aux règles au lieu de les édicter.
Il en va de même des autres accords à venir avec d'autres grands partenaires commerciaux, comme la Chine ou les États-Unis. Ce n'est pas simple pour les ‘Leavers’ d'expliquer à leurs compatriotes que « reprendre le contrôle » signifie avoir le choix, dans les présentoirs de viande de leur supermarché, entre steaks traités aux hormones et poulets lavés au chlore.
« We’ll have our cake and eat it », déclarait le flamboyant mais dangereux ministre des Affaires étrangères de l'époque, Boris Johnson, au début des négociations sur le Brexit. Le point de vue officiel du Labour party est que tout accord de Brexit doit offrir « exactement les mêmes avantages » que ceux dont le Royaume-Uni bénéficie dans le marché unique et dans l'union douanière. Mais cela ne s'accorde pas avec les vœux ultimes de contrôler l'immigration et de négocier ses propres accords commerciaux.
Quitter l'Union européenne entraîne des choix politiques et autres considérations pénibles. Les politiciens britanniques ont passé cela sous silence et/ou ont menti à leurs électeurs. À l'approche de la date fatidique, la triste vérité fait lentement surface et de plus en plus de Britanniques se rendent compte qu'ils ont été grugés. Espérons qu'il ne soit pas trop tard et qu'un second référendum ou une révocation de l’article 50 apporte une fin heureuse et inattendue à cette saga.
Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne représentent pas nécessairement la position de BNP Paribas Fortis.
Koen De Leus
Chief Economist
Koen De Leus (Bonheiden, 1969) détient un diplôme de master en sciences commerciales de la Economische Hogeschool Sint-Aloysius (EHSAL). Depuis septembre 2016, il occupe le poste d’économiste en chef au sein de BNP Paribas Fortis. Il est également professeur invité de la EHSAL Management School, notamment dans le domaine de la finance comportementale. En 2017, Koen a publié son livre « L'économie des gagnants : défis et opportunités de la révolution digitale », et en 2012, « Les règles d'or en bourse ». En collaboration avec Paul Huybrechts, il a écrit en 2006 « Au pays des vieux », un livre portant sur le défi social et économique du vieillissement de la population.
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